Vente d’esclaves en Libye : Un business de longue date


Voilà des années que les témoignages abondent et des années que la situation empire sur les routes de l’exil. Ceux qui ont un peu de mémoire se souviennent par exemple des centaines de migrants africains enfermés dans les prisons de Kadhafi et qui rachetaient leur liberté en travaillant pour leurs gardiens. Et puis peut-être aussi de ces Erythréens pourchassés pendant la révolution de 2011 sous prétexte que la dictature dont ils s’étaient échappés soutenait le Guide libyen. On peut évoquer aussi, en passant, les prises d’otage d’Ethiopiens et d’Erythréens dans le Sinaï par les mafias locales à partir de 2009, qui les torturaient au téléphone pour obtenir des rançons de leurs familles... Bref, la route d’Afrique du Nord est infernale depuis bien longtemps pour ceux qui cherchent à fuir vers l’Europe.

La situation actuelle, notamment les ventes aux enchères, comme celle qu’a pu filmer CNN, est également connue et largement documentée. Ces dernières années, les ONG et les journalistes qui s’intéressent au sujet ont relayé des dizaines de témoignages sur ces horreurs. En avril dernier, quelques mois après l’ONU, c’est l’Organisation internationale pour les migrations elles-mêmes, l’OIM, qui publiait un rapport sur des « marchés publics aux esclaves » actifs dans toute la Libye. Mais à l’époque, comme les témoignages recueillis par la presse ou les travailleurs humanitaires les années précédentes, ce rapport n’avait pas fait beaucoup de vagues.

Toujours est-il qu’aujourd’hui que l’émotion est mondiale, tout le monde cherche à désigner des coupables. Mais que peut-on en dire ? D’abord, que cette barbarie est avant tout le fruit pourri d’un écosystème qui commence dans les villes d’Afrique, qui va jusqu’aux bureaux de vote des pays européens, en passant par les dynamiques internes des pays de transit, comme la Libye. D’un côté, on connaît les causes de départ : la misère, l’oppression, les conflits, le dérèglement climatique, et parfois aussi la pression sociale de familles qui ont besoin d’argent.

De l’autre, au bout de la route, il y a l’Europe, où les électeurs élisent majoritairement des gouvernements qui défendent une solution drastique, des contrôles sévères des frontières, et donc la politique de sous-traitance sécuritaire appliquée, par ricochet, par l’Union européenne. Au milieu de tout cela, prospèrent des mafias ou des bandes armées qui en profitent et font de l’argent, beaucoup d’argent, grâce à cette mécanique qui fournit de « la chair fraîche » pour un business qui représente plusieurs centaines de millions de dollars par an. A ce sujet, un chiffre officieux circule : 350 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2016, rien que dans l’Ouest libyen. Ce qui, explique un bon connaisseur de la Libye, est paradoxalement peu de chose dans un pays dont l’économie est ruinée et où le trafic d’êtres humains nourrit des familles entières, faute d’autres revenus possibles.

Cela étant dit, en Libye, on connaît les acteurs principaux du calvaire des migrants africains. Les responsables du trafic d’êtres humains, en l’absence d’autorité centrale crédible depuis l’effondrement de l’Etat, sont des miliciens, anciens « révolutionnaires » anti-kadhafistes devenus soldats professionnels. Par exemple à Sabratha, un port de départ connu des canots pneumatiques qu’on repêche en détresse au large, un célèbre groupe armé gérait le trafic jusqu’à l’été dernier et protégeait aussi les installations pétrolières de Mellitah pour la compagnie pétrolière italienne ENI.

Mais après un accord - assez opaque - conclu avec le gouvernement italien en août 2017, c’est cette même milice qui est désormais payée pour faire empêcher les migrants de prendre la mer dans le secteur, au nom du « rétablissement de l’ordre » et de « la lutte contre le crime », gage de respectabilité dans ce pays sans Etat et sans loi. Et ce sont les miliciens de ce groupe, officiellement regroupés au sein d’une « salle des opérations contre l’Etat islamique » par le gouvernement reconnu par la communauté internationale, qui gèrent le centre de détention des migrants à Sabratha, pour leur propre compte.

C’est du reste la même chose dans toute la Libye, avec des groupes armés différents, pris dans des alliances fragiles et mouvantes, faisant commerce de tout. La route de la mer étant fermée à la demande pressante de l’Union européenne, de plus en plus d’exilés se retrouvent coincés sur les territoires sous leur contrôle, ce qui augmente d’autant leur travail... et leurs profits. Difficile donc, dans ces conditions de désigner un seul coupable, mais plutôt une mécanique internationale, aux acteurs multiples, qui, en quelque sorte, crée des monstres et des monstruosités.

Rfi


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